vendredi, 15 septembre, 2006

Les écrivains ne sont pas tous des héritiers de Hugo ou Balzac ...

Vivre de sa plume signifie-t-il que vous êtes un auteur ? Les "vrais" écrivain sont-ils des permanents de l'écriture ou ont-ils besoin d'un job à côté ? Et être membre (ou sociétaire ) de la SGDL fait-il de vous automatiquement un héritier moral de Hugo ou de Balzac? Des questions que j'aime bien me poser (et parfois aussi à mes éditeurs, ce qui me vaut quelques tracas).

D'ailleurs je ne suis pas le seul : un ouvrage remarquable de Bernard Lahire, "La condition littéraire", explore lui aussi ce sujet brûlant (information trouvée sur le blog d'écrivain de Sébastien Bailly) et répond à cette question en une seule phrase : "La singularité des « écrivains » apparaît clairement quand on sait qu’ils sont dans leur grande majorité contraints à vivre du revenu d’activités extra-littéraires".

Tiens, tiens ... c'est ce que je disais, déjà dans ce post intitulé "le marché du livre s'essouffle". Dans cette note, je remarquais notamment que si "il y a encore deux siècles, le concept de droit des auteurs existait à peine (c'est d'ailleurs pour ce motif que fût créée la SGDL): c’est bien souvent la fonction occupée par le créateur dans la cité, ou les subsides de son mécène qui assuraient l'essentiel de son revenu, non la vente de son oeuvre.". Et j'ajoutais, en prenant acte, que "les auteurs bénévoles des meilleurs sites webs documentaires sont souvent eux aussi des spécialistes mais rémunérés par ailleurs dans l'exercice de leur métier".

Pourquoi cette remarque à contre courant, qui, à première vue, scie la branche sur laquelle je suis assis (étant moi même l'un des rares auteurs professionnels français vivant exclusivement de leur plume, depuis un peu moins d'une dizaine d'années) ? Par ce que je constatais - avec dépit - que mon métier devenait de plus en plus difficile à exercer, non par tarissement de la source financière très convenable qu'il représente (je crois que nous sommes moins de 1000, selon les statistiques des AGESSA, à gagner plus du SMIC en écrivant, et seulement 1, 4% des auteurs enregistrés vivraient exclusivement de leur plume), mais plutôt en observant qu'être auteur professionnel, aujourd'hui, se résumait malheureusement le plus souvent à enchaîner la rédaction de livres, mois après mois.

Produire, produire, toujours produire, plutôt qu'écrire est la règle que s'impose (et impose aux auteurs) depuis quelques temps le marché du livre, avec une conséquence : « le monde de l’édition est la seule industrie [répondant] à l’érosion des [ventes] de ses produits par une multiplication de ses produits » « Une course sans fin qui essouffle les meilleurs marathoniens de l’édition ».(Marianne 01/2006).

Que dit Bernard Lahire dans son livre des conséquences de ces pratiques sur les auteurs ? Que "Ceux qui sont la raison d’être de l’univers littéraire sont [...] paradoxalement les moins «professionnels» au sens où ils ne sont généralement pas en mesure de vivre de leur création. Ce ne sont d’ailleurs pas eux que l’on appelle les « professionnels du livre ». Et pour ajouter encore au paradoxe, ce ne sont pas ceux qui sont au sommet de leur art ou qui sont littérairement les plus innovants qui ont le plus de chance de vivre de ce qu’ils écrivent, mais ceux qui pratiquent une forme ou une autre de «littérature industrielle »".

Je suis totalement d'accord avec ce point de vue - si il n'est pas pour autant réduit au poncif simpliste "écrivain technique, machine commerciale" contre "romancier maudit". Je connais des romanciers médiocres, des essayistes scientifiques fascinants, des écrivains techniques innovants. Ecrire sur les sciences et les techniques, ou réaliser des scénarios de CD-Rom, est bien un art qui tient toute sa place dans notre société, quand il répond à l'un des besoins essentiels et structurants de l'humanité: transmettre des connaissances, faire progresser. C'est donc bien auteur ou écrivain - sans honte -que je fais inscrire sur mon passeport (accessoirement aussi, par ce que c'est la loi, sur ma feuille d'impôts !).

Mais ce qui est frappant dans le livre de Bernard Lahire, c'est l'introduction du concept de "littérature industrielle". Celle qui répond au impératifs exclusivement mercantiles de la chaîne de fabrication et de distribution du livre et dont je faisais état dans ma nouvelle du 17 Janvier.

Mais qu'est ce que cette littérature industrielle? Quelle est sa forme? Comment la produit-on ?
Pour vous éclairer, je dirais que c'est, par exemple, un éditeur (phénomène vécu par mézigue), qui vous demande d'écrire "un livre par mois" si vous souhaitez continuer à "assurer vos droits d'auteur". Que c'est accepter d'écrire une dizaine de livres de 300 pages par an (bien que Frédéric Dard - qui est une exception - réalisait cette "prouesse") pour maintenir sa "part du marché".
Que c'est écrire sous contrat (on pourrait dire "sur objectifs", on disait jadis sur "commande"), même quand on n'a aucune idée et rien (ou si peu) à dire
(NDEC: vous aurez tous ici remarqué une belle anaphore grammaticale que j'aurais pu transformer aisément en anaphore réthorique, juste pour vous montrer qu'un auteur technique peut aussi connaitre les figures de style. Mais je disgresse ... )

Ces formes de "rédactions sous contraintes", absolument omniprésentes dans le monde de l'édition technique et scientifique, sont devenues pour quelques auteurs incompatibles avec l'exercice de leur métier. Comment considérer ces rythmes d'écriture imposés comme compatibles avec un désir minimal de qualité, particulièrement dans mon univers d'écriture? Certains auteurs ne s'embarrassent pas de tels scrupules. Ils produisent. Comment font ils ? Eux - surhommes - seraient capables d'évaluer, tester, synthétiser des connaissances technologiques, rédiger, relire, améliorer, structurer des dizaines de chapitres et 300 000 caractères (voire beaucoup plus) parfois en un mois ? Imaginez vous qu'écrire en 30 jours 300 pages représente 10 pages de 1000 signes par jour, sans pause, sans week end, alors que ce métier est envahissant, épuisant, soit possible ? Et il reste ensuite à concevoir les index, à préparer illustrations: essayez, rien qu'une journée, vous m'en direz des nouvelles !

Ne vous laissez pas abuser par les 54 références de livres de ma bibliographie sur Fnac.com (75 chez Amazon !) : je n'ai jamais écrit plus de 4 livres par an, soit 3 mois minimum pour rédiger un petit ouvrage (100 pages) de qualité, fruit d'une enquête suffisante. L'immense majorité de mes références sont en réalité de simples numéros ISBN suite à des rééditions d'ouvrages (Hackers Guide, par exemple doit être à 6 ou 7 éditions différentes, le Poche Gravure de CD, à lui tout seul, doit en représenter une quinzaine, et je ne compte pas les innombrables éditions de mes livres sur la gravure, qui me firent d'ailleurs écorcher par des journalistes de la presse micro d'un incisif "Trop, c'est trop").

Il m'est aussi souvent arrivé de passer plus de 6 mois sur un livre (le Campus Flash par exemple), et de n'écrire que deux nouveaux ouvrages dans l'année. Au total, entre 2000 et 2007, je ne pense pas avoir écrit plus d'une vingtaine d'ouvrages originaux (moins de trois par an), et c'est déjà - à mon goût - presque trop. J'ai aussi écrit de nombreux livres en y consacrant beaucoup de temps (Généalogie, Web TV, Overclocking , ActionScript), tout en sachant dès le début que jamais de tels ouvrages - sans "marché" comme on dit - ne me rémunéreraient pas plus qu'un petit RMI (en tenant compte du temps passé à les écrire). Je dois d'ailleurs à la bienveillance de mon éditeur la possibilité (aujourd'hui perdue) d'avoir été en mesure de publier ces ouvrages "peu porteurs" (les multinationales sont plus généreuses qu'on ne le croit ... quand le marché est florissant).

Non, vraiment, la voie de l'usine telle qu'elle est justement décrite par Bernard Lahire n'a jamais été mon "truc". J'aime vivre de mon métier d'auteur, mais je peux tout aussi bien - pour assurer ma subsistance économique - pratiquer d'autres métiers. Je l'ai déjà fait. Mon premier livre écrit en 1986 m'avait permis de vivre un an (et de créer une startup spécialisée dans l'imagerie informatique, déjà, j'avais deux métiers). Après, plus rien pendant 10 ans ! Depuis quelques mois, j'écris moins, mais mieux. Et je ne m'en porte pas plus mal, même si je dois, comme le décrit si bien Bernard Lahire (repris dans ce blog), "préférer [dans l'écriture] la notion de jeu" et "pratiquer la littérature comme un loisir". Je suis de ces auteurs "qui sont pris au jeu", dont je fais "le moteur premier de [mon] existence tout en conservant [si nécessaire] une activité rémunérée". Et ça me plait bien !



Posté par Eric Charton at 15:56.32
Categories: Actualité auteur





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