Etes vous soumis à l’autorité ?
Nov 17th, 2007 by Eric
L’expérience de Milgram vise à estimer à quel niveau d’obéissance peut aller un individu dirigé par une autorité qu’il juge légitime et le processus qui mène à et maintient cette obéissance, notamment quand elle induit des actions qui posent des problèmes de conscience au sujet.
C’est de 1960 à 1963 que le psychologue américain Stanley Milgram mène une série d’expériences, permettant d’estimer à quel point un individu peut se plier aux ordres d’une autorité qu’il accepte, même quand cela entre en contradiction avec son système de valeurs morales et éthiques.
C’est la fameuse expérience de la décharge électrique, que l’on retrouve dans le film I comme Icare de Gavras. Les résultats obtenus ont suscité beaucoup de commentaires dans l’opinion publique, mais c’est surtout la méthode utilisée a fait naître critiques et controverses chez les psychologues et les philosophes des sciences. L’expérience se déroule comme suit.
Phase 1: recruter des “sujets”
Phase 2: l’expérience.
Elle fait intervenir trois personnages:
- l’apprenant ou élève (learner), qui devra s’efforcer de mémoriser des listes de mots et recevra une décharge électrique, de plus en plus forte, en cas d’erreur;
- l’enseignant (teacher), qui dicte les mots à l’apprenant et vérifie les réponses. En cas d’erreur, il enverra une décharge électrique destinée à faire souffrir l’apprenant;
- l’expérimentateur (experimenter), représentant officiel de l’autorité, vêtu de la blouse grise du technicien, de maintien ferme et sûr de lui.
L’expérimentateur et l’apprenant sont en réalité des comédiens, et les chocs électriques fictifs. Les “candidats” sont en réalité tous “enseignants”.
Poursuivons avec cet unique sujet d’expérience qu’est l’enseignant. On lui affirme qu’après tirage au sort (truqué, ça il ne le sait pas) il sera l’apprenant ou l’enseignant, puis on le soumet à un léger choc électrique (réel celui-là) de (45 volts) pour lui montrer un échantillon de ce qu’il va infliger à son élève et pour renforcer sa confiance sur la véracité de l’expérience.
L’apprenant (acteur) est ensuite placé dans une pièce distincte, séparée par une fine cloison, et attaché (le fait qu’il ne puisse échapper à son sort est essentiel) sur une chaise électrique. L’enseignant (sujet) cherche à lui faire mémoriser des listes de mots et l’interroge sur celles-ci. En cas d’erreur, il enclenche une nouvelle manette et croit ainsi que l’apprenant reçoit un choc électrique de puissance croissante (15 volts supplémentaires à chaque décharge). Le sujet est prié d’annoncer le voltage correspondant avant de l’appliquer.
Les réactions aux chocs sont simulées par l’apprenant. Sa souffrance apparente évolue au cours de la séance: à partir de 75 V il gémit, à 120 V il se plaint à l’expérimentateur qu’il souffre, à 135 V il hurle, à 150 V il supplie qu’on le libère, à 270 V il lance un cri violent, à 300 V il annonce qu’il ne répondra plus. Ce qu’il fait, bien que l’expérience se poursuive. Lorsque l’apprenant ne répond plus, l’expérimentateur indique qu’une absence de réponse est considérée comme une erreur. Au stade de 150 volts, la majorité des Sujets manifestent des doutes et interrogent l’expérimentateur qui est à leur côté. Celui-ci est chargé de les rassurer en leur affirmant qu’ils ne seront pas tenus responsables des conséquences. Si un sujet hésite, l’expérimentateur lui demande d’agir. Si un sujet exprime le désir d’arrêter l’expérience, l’expérimentateur lui adresse, dans l’ordre, ces réponses :
- « Veuillez continuer s’il vous plaît. »
- « L’expérience exige que vous continuiez. »
- « Il est absolument indispensable que vous continuiez. »
- « Vous n’avez pas le choix, vous devez continuer. »
Si le Sujet souhaite toujours s’arrêter après ces quatre interventions, l’expérience est interrompue (il est significatif qu’aucun des scientifiques présents ne se soit fait assommer avant d’être arrivé à la 4 ème réponse type) . Sinon, elle prend fin quand le Sujet a administré trois décharges maximales (450 volts) à l’aide des manettes intitulées XXX situées après celles faisant mention de Attention, choc dangereux.
Internet aidant, on peut désormais observer les images originales de cette expérience sur dailymotion ou youtube.
Résultat des courses (si je puis dire) :
Lors des premières expériences menées par Stanley Milgram, 62,5% (25 sur 40) des sujets menèrent l’expérience à terme en infligeant à trois reprises les électrochocs de 450 volts. Tous les participants acceptèrent le principe annoncé et, éventuellement après encouragement, atteignirent les 135 volts. La moyenne des chocs maximaux (niveaux auxquels s’arrêtèrent les sujets) fut de 360 volts. Toutefois, chaque participant s’était à un moment ou à un autre interrompu pour questionner le professeur. Beaucoup présentaient des signes patents de nervosité extrême et de réticence lors des derniers stades (protestations verbales, rires nerveux, etc.).
D’autres expériences à travers le monde ont validé les résultats obtenus par Milgram. Les taux d’obéissance obtenus se sont même généralement avérés plus élevés que dans la situation originale. On peut ainsi citer les réalisations de David Rosenhan[1], et de David Mantell[2] en Allemagne. Des travaux ultérieurs, en particulier par Thomas Blass, ont montré que le pourcentage de personnes acceptant, dans des conditions expérimentales similaires, d’infliger des décharges très importantes était à peu près constant, entre 61 % et 66 %, quels que soient le lieu et l’époque où le test était mené.
Milgram a qualifié à l’époque ces résultats « d’inattendus et inquiétants ». Des enquêtes préalables menées auprès de collègues psychologues et d’adultes des classes moyennes avaient établi une prévision d’un taux d’obéissance de 0% et un niveau moyen des chocs atteints situé entre 120 V et 140 V. Aucune des personnes interrogées n’avaient envisagé des tensions dépassant les 300 V.
Que penser de tout cela en 2007 ? A la lumière de l’évolution des sciences cognitives et des récentes avancées théoriques sur la modélisation du rôle des “coalitions” et de la parole dans les relations inter-humaines (travaux de Jean-Louis Dessalles à l’ENST dont je vous reparlerais bientôt), il me semble que l’on peut revisiter ces expériences. Elles mettent en effet remarquablement en valeur la force du groupe, et plus particulièrement de la parole du “leader” du groupe. On voit dans le document plus haut le “subordonné” déclarer qu’il a alerté son “supérieur” sur les dangers de l’expérience. L’interviewer de lui demander “mais alors, pourquoi avoir envoyé 300 volts”, et l’autre de répondre “mais vous m’avez ordonné de continuer, pourtant je vous avais prévenu”.
Si comme l’affirme J-L Dessalles, les premières formes de langage seraient apparues, chez les hominidés, comme un moyen pour les individus de se choisir afin de former des coalitions et serait une conséquence de l’organisation sociale singulière de notre espèce alors il me semble que ce film illustre la théorie: la transmission d’information importantes par le sujet, la soumission au groupe qui prime sur le contenu informatif, le sacrifice de la morale au profit de l’autorité (phénomène de bouc-émissaire). Intéressant et à creuser !
Note: cette note est composée de larges extraits de la (remarquable) fiche wikipedia sur l’expérience de Milgram.




