Souriez, vous êtes écouté !
Aug 15th, 2007 by Eric
Les communications électroniques des Américains avec des interlocuteurs à l’étranger peuvent désormais être légalement interceptées sans mandat judiciaire. Adoptée par le Congrès, la loi dite « de protection de l’Amérique » a été signée le 5 août par George Bush. Elle régularise une pratique secrètement mise en place par l’administration depuis 2002 et qui n’a été découverte que fin 2005 après un article retentissant dans le New York Times.
La National Security Agency (NSA), l’Agence de sécurité nationale, pouvait déjà - c’est même sa mission - intercepter toute forme de communications à l’étranger (numériques, audio, mails, sms, etc). Elle peut désormais intercepter des millions d’appels téléphoniques ou d’ e-mails transitant par des serveurs américains y compris s’ils sont émis par des citoyens américains.
Dans ce but d’écoute, par ailleurs, un ordre présidentiel autorise depuis 2002 la NSA à pénétrer librement, sans contrôle, le réseau de télécommunication des Etats-Unis via des trapdoors (« portes cachées ») dans les systèmes de commutation. Les compagnies téléphoniques américaines coopèrent d’ailleurs apparemment sans limite avec l’agence. Il n’était pas permis (en théorie) à la NSA d’écouter les américains par ce moyen : les trapdoors jouaient sur le fait qu’une très grande partie des communications internationales transitent par des satellites ou des liaisons gérés par les USA. La morale était donc sauve : on écoute dans le monde entier, mais pas au pays de miss liberty …

Mais, me direz vous, techniquement ces écoutes sont possibles, mais ces gigantesques masses de données, on peut en faire quelque chose ? Oui, et ça marche même très bien. Au sein d’un flux de communications téléphoniques, il est possible de détecter qui parle (en ayant au préalable ciblé - on dit modéliser - des individus à écouter), mais aussi de retranscrire les conversations (avec des modèles de langage), puis de rechercher des mots clés pour, le cas échéant, confier l’analyse de la retranscription à un agent. Il n’y a d’autre limite à l’écoute que la capacité de traitement informatique disponible, et la collaboration des entreprises de téléphonie qui doivent fournir des “points d’écoute”, aujourd’hui tous numériques (en Europe, par exemple, la NSA utilise son système Echelon avec un partenariat très fort avec le Royaume Uni, et il est probable que des compagnies téléphoniques fournissent des “points d’écoute” à leur insu ou non).
Au cours des années passées, de nombreux organismes para-gouvernementaux américains (mais aussi européens), ont massivement financé la recherche dans le domaine de l’analyse de flux audio numériques. Les scientifiques de tous les pays ont beaucoup travaillé, ont soumis leurs solutions à des campagnes d’évaluations telles que NIST et obtiennent des taux d’erreurs de reconnaissance aujourd’hui inférieurs à 4%. Les systèmes publics les plus performants sont ceux mis au point au MIT, mais des universités françaises ou canadiennes ont mis au point elles aussi des logiciels “états de l’art” capable des meilleures performances. Il est évident que la NSA possède ses propres systèmes d’écoute et d’analyse, mis au point par ses propres chercheurs, mais en utilisant néanmoins largement les découvertes scientifiques universitaires indirectement financées dans ce but.
La NSA est d’ailleurs très proche du monde du libre et de la recherche. Dans le cadre de sa mission de sécurisation des ordinateurs du gouvernement des États-Unis, la NSA a souvent contribué à plusieurs logiciels libres en fournissant plusieurs patches, notamment pour Linux (Security-Enhanced Linux) et OpenBSD.

Pour utiliser ces outils, le quartier général de la NSA (photo plus haut) abrite probablement (il n’est pas possible d’être catégorique puisque les caractéristiques de cet équipement sont secrètes) l’un des assemblages de matériels informatiques les plus puissants de la planète. On parle de 14 000 gigaflops ! La NSA serait aussi le premier employeur de mathématiciens du monde.
C’est grave ? Tout dépend de ce que l’on a à se reprocher … et du but de l’oreille qui sommeille derrière cette grande quincaillerie (en référence au bon livre de Georges Soria, “la grande quincaillerie”. Un roman qui imagine la fabrication de modèles mathématiques par un groupe de chercheurs isolés dans un nid d’aigle, dans le but d’identifier les conduites subversives, antisociales et criminelles, et de trouver ceux dont le mode de pensée, le profil, s’écarte de la « Nouvelle Pensée Logique »).
Note perso: j’ai égaré mon exemplaire du livre de Soria, si quelqu’un pouvait m’en vendre un d’occasion ?




